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PLEINE LUCARNE

Quand elle est arrivée de Mogadiscio, Jawahir rêvait de foot. Son rêve, sa raison d’être. Aujourd’hui, elle entraîne et encadre. Avec le soutien de la Fédération et celui des familles somaliennes. Tir cadré !

Quand elle regarde sur un écran londonien les matches du mondial, Jawahir Roble a toujours cette pointe d’émerveillement. L’impression d’être dans un autre monde. Elle avait dix ans, quand elle a quitté Mogadiscio. Les shaba (Harakat al-Shabab al-Mujahedin) faisaient régner sur la capitale somalienne la terreur. Jouer au football était quasi inconcevable, sans même porter ces tenues. Plus tard, en2017, la jeune fille entendra parler d’un team qui brave l’interdiction. En dépit des menaces ou du refus des familles. Soixante jeunes filles pour lesquelles les shaba ne représenteront pas la loi. Elles s’appellent les « Golden Girls » et leur accompagnement se fait sous escorte militaire.

« On avait de vrais ballons, de vraies chaussures, les terrains étaient en herbe.»

Jouer au foot à Mogadiscio. « On faisait ça dans notre cour et on entendait claquer les coups de feu. Maman nous criait de rentrer. Mais dès que ça cessait, on revenait taper dans le ballon. Enfin, on le fabriquait nous-mêmes, avec des journaux ou des vieux vêtements », explique-t-elle. Quelques mois plus tard, un avion leur a permis de fuir et d’atterrir un matin à Heathrow. Petit clin d’œil, leur premier logement est à deux pas de Wembley, le stade mythique. Et puis il y a l’école : « c’était incroyable, on avait de vrais ballons, de vraies chaussures, les terrains était en herbe. L’anglais ? Je l’ai appris pendant les récréations, en jouant », se souvient-elle. Les profs l’ont certainement remarquée.

En 2017, lorsque la Fédération anglaise de football lance son plan en direction des jeunes filles, elle intègre un programme de formation à l’entraînement. Une jeune Somalienne, qui porte le hijab et qui mène la partie, du jamais vu.Bien sûr, au départ, et aujourd’hui encore, la réticence se fait sentir. Mais la qualification fédérale est là. Et mieux encore, depuis l’an dernier, Jawahir a suivi des cours d’arbitrage professionnel, ce qui l’autorise à encadrer aussi les parties des adultes… et de se faire respecter comme telle.

« Une fois que je suis sur le terrain et que je siffle pour commencer le match, je ne suis pas une réfugiée, mon hijab n’a pas d’importance, mon sexe ou la couleur de ma peau non plus. Je suis arbitre et je sais comment faire mon travail, c’est tout. » Peu importe si certains restent critiques « L’arbitrage est difficile, il y a beaucoup de pression, il faut être concentré et prendre des décisions rapides, donc je n’ai pas le temps de songer à ce que les gens pensent de moi. »

« Le courage de penser différemment »
Retour au terrain . Un samedi comme les autres, dans la banlieue nord-ouest de Londres. Peu importe la météo, une vingtaine de jeunes filles musulmanes sont à l’entraînement, certaines accompagnées de leur maman. Jahawir positionne ses joueuses. Tenue traditionnelle et conseils techniques. Stonebridge concentre une forte communauté africaine. Jahawir, « JJ » comme on l’appelle, jouit ici d’une grande considération. « Une jeune fille musulmane, respectueuse des lois, qui permet à nos filles de grandir », confie une mère dans un micro de la BBC. Son rêve ? Arbitrer lors de la prochaine Coupe du monde en 2023. Et puis il y a la Somalie. «Je ne veux pas attendre que ce soit la paix. Attendre ? Il faut que les filles aient une équipe nationale et un championnat. » Elle a les yeux qui brillent. Quelque part dans Mogadiscio, la capitaine des « Golden Girls », Sohad Mohamed (19 ans), Hibaq Abdukadir, sa copine, et leur entraîneur Mohamed Abukar Ali avaient raison : « le temps est venu. Nous devons avoir le courage de penser différemment. »

Roger Calmé
Photo DR

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