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Hadja Binta ou le destin brisé d’une princesse du Sahel

Badiadji Horrétowdo aime les femmes. Comme les précédents, son cinquième ouvrage nous transporte dans les entrailles d’un univers qui garde généralement bien ses secrets ; le monde des femmes musulmanes. Entre voilages, encens, parfums, intrigues, le roman éponyme raconte le destin tragique d’une princesse déchue, Hadja Binta, autour de qui gravitent de personnages qui en disent long sur un monde en pleine mutation.

Interview réalisé par MANEKY TCHAKOUAC pour le numéro 500 d’Amina Magazine

Votre roman, Hadja Binta, est une fenêtre ouverte sur un monde habituellement fermé, celui de la femme du Sahel… Qu’est-ce qui motive votre intérêt pour cet univers ? Fascination, curiosité, sorte de voyeurisme ?

(Rires) Voyeurisme ! Sûrement pas. On ne peut pas développer un récit quel qu’il soit sur 268 pages motivé par un quelconque désir voyeuriste ! Une page d’un quotidien du pays fera probablement mieux l’affaire, avec en prime une économie conséquente d’énergie et d’effort intellectuel, et surtout de temps ; de plusieurs années à quelques heures ! Plus sérieusement, l’univers de la femme musulmane, du moins au Cameroun dont je suis issu, est aussi le mien. Je suis issu de cet univers qui m’a nourri de son lait maternel, il a habité mon enfance et mon adolescence, et, finalement, à ce jour, ma vie. D’ailleurs, mon tout premier ouvrage, Chronique d’une Destinée, paru en 2006, un roman de jeunesse, en dit suffisamment. Disons qu’il s’agit d’un univers qui a désormais peu de secret pour moi. Il ne me fascine pas, non ! Mais, ayant impacté ma vie, c’est un univers qui me concerne et, à ce titre, il me concède à tout le moins la légitimité indiscutable d’en parler ! Mes convictions d’écrivain en ont fait le reste.

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Vous avez un parti pris clairement marqué pour la femme. Parce que ce roman aurait pu s’intituler Alhadji Bello, en raison de la place importante que tient ce personnage dans le récit.

Disons que Alhadji Bello est l’un des personnages clés du récit au même titre que Hadja Halmata, la mère (maquerelle) de Hadja Binta. Cette dernière s’est retrouvée bien malgré elle entre les serres d’un tandem particulièrement redoutable dont la complicité date depuis plus d’une décennie. Le roman n’a pas démarré de façon linéaire comme l’on aurait pu s’imaginer, à en juger par le titre, un choix d’écriture comme un autre, mais c’est bien la narration de la vie de Hadja Binta qui a permis de remonter à ces deux éminents larrons dans le récit, de découvrir ce qui les lie et comment ça se passe, et finalement comprendre bien au-delà de la seule complicité qui les lie. Je ne pense pas avoir un parti pris pour la femme. Sur le principe je défends la femme, victime de l’oppression masculine, cela est inacceptable car il ne fait aucun doute que la femme est l’égale de l’homme et jouit absolument des mêmes
droits que lui. Une question de bon sens. Cela étant dit, le roman Hadja Binta n’épargne en vérité personne, puisque l’on découvre ici que la femme se rend également complice de la servitude dont elle est victime. Disons que chacun en prend pour son grade ! (rires)

Le roman présente une galerie de femmes, de jeunes filles qui se prostituent sans jamais le reconnaître sous l’emprise d’une sorte de maquerelle, Hadja Halmata. On apprend aussi que les femmes mariées sont pleines de vices sous leurs voiles. Vous rendez-vous compte que vous tuez ainsi tout espoir de « fille bien » dans le saaré ?

Non, ce n’est pas toutes les femmes mariées qui sont pleines de vices, autant que le voile n’a jamais fait la fille ou la femme musulmane, au sens de sa foi proprement dite ; tout comme l’habit ne fait pas le moine ! Permettez-moi ainsi de préciser ici que la société musulmane, comme toutes les sociétés humaines du monde, a ses qualités et ses défauts, dans lesquels s’incrustent à la faveur de la porosité sociale, plus ou moins des vertus et des vices. Aucune société n’a le monopole de « fille bien » ou de « fille mauvaise ». Tout est question de transmission de valeurs et d’encadrement social. C’est bien connu, la faillite de l’éducation inhibe les vertus humaines. Le Cameroun que je connais est depuis bien des années établi dans une dynamique de renoncement aux valeurs sociales, la dépravation des mœurs semble érigée en mode de normalité sociétale. Un des plus alarmants que je connaisse ! Je l’ai dit dans plusieurs de mes écrits, dont L’Âme perdue, mon troisième roman publié en 2013. Bien d’autres écrivains en ont fait d’ailleurs autant. La société musulmane n’échappe pas à cette dynamique négative, bien au contraire. Dans un contexte d’âpreté du quotidien, certains, même parmi les plus inattendus, y voient d’ailleurs quelques opportunités, des raccourcis idoines pour des visées assez souvent peu reluisantes. Indépendamment des communautés, la différence semble le plus souvent dans la forme ! Certaines sont plus ou moins subtiles que d’autres, au nom de l’hypocrisie et de fausse pudeur. Ceci étant, ce n’est pas parce qu’un membre d’une famille est voleur que tous les membres de la fratrie le sont ! Il n’est pas logique et juste d’établir une généralisation partant des cas particuliers. Si l’espoir de « fille bien » dans le saré, tel que vous le dites, venait à être tué, ce ne serait sans doute pas du fait de mon roman. Par des temps difficiles, où la société semble détraquée, aux prises avec ses propres errements et démons, quoi demander le mieux à un écrivain que d’assumer pleinement son devoir de miroir de sa propre société, d’objecter sans concession sur les consciences ? J’ai publié un récit, à travers lequel le lecteur pourra se faire son opinion et tirer les leçons qui s’imposeraient à lui. L’engagement intellectuel, impérieux et juste, ne s’encombre pas d’états d’âme et encore moins des susceptibilités.

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Est-ce un avis largement partagé parmi les hommes de cette communauté dont vous faites précisément partie !

Pour avoir un avis sur un fait, il faut bien en prendre d’abord conscience, reconnaître l’existence de la problématique qu’il pose et, éventuellement, rechercher les solutions. Une société a le choix de mener objectivement son autocritique et évoluer positivement, c’est d’ailleurs le propre des vraies sociétés, des sociétés dignes de ce nom. Ou alors elle choisit de faire l’autruche et jouer la carte de la régression et du pourrissement. La société musulmane camerounaise n’est pour l’instant pas le genre à affronter ses réalités propres. Elle a un temps, depuis la nuit des temps je pense, bénéficié un certain crédit de crédibilité que lui ont conféré tacitement il me semble, les « valeurs islamiques », mais elle ne tient plus à l’épreuve du défi que lui oppose l’équation sociale camerounaise. Enlisée dans ses pesanteurs culturelles, incapable de se remettre en question et apporter les ajustements que lui imposent les défis et enjeux auxquels elle fait face, elle semble avoir opté pour les pires des solutions, la facilité et l’inertie, dont l’hypocrisie et la fuite en avant. Le discours qu’elle a toujours tenu n’est jamais de dire ça ne va pas, de se demander qu’est-ce qu’on fait ! Mais plutôt de se donner bonne conscience du genre on est des gens modèles, de bonnes valeurs, respectables et respectés, et on se félicite des considérations génériques et utopiques en dessous desquelles l’on patauge assez souvent dans la naïveté et l’indolence. Dans Hadja Binta, il faut préciser que je porte un regard sur cette société en pleine mutation, qui clame sa foi mais qui s’enlise sur ellemême, et qui peine surtout à dissocier l’utile et l’essentiel (le productif et le constructif, le positif) de l’inutile et le superflus (l’improductif et le destructif, le négatif).

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Au quotidien vous exercez dans un milieu professionnel très éloigné de la littérature, vous êtes ingénieur… Comment êtes-vous arrivé à l’écriture ?

Oui je suis Ingénieur et consultant industriel. Tout d’abord ce n’est pas nouveau qu’un Ingénieur devienne un écrivain. Il y en a eu tant par le passé, des romanciers issus des filières scientifiques, et même parmi les plus célèbres que l’humanité ait connus ! Personnellement je pense avoir mieux maîtrisé la langue à la faveur de mes connaissances scientifiques, l’appropriation du sens même de la logique des choses. Le reste est une question d’observation et de sens d’imagination, conjuguée à l’art de la dérision et de l’indignation, à l’art d’exprimer la beauté ou la laideur de ce que l’on voit, ce qui est bien ou mauvais, ce que nous aimons ou ce que nous rebutons ; l’art en somme d’exprimer notre conviction intellectuelle avec une certaine sensibilité à laquelle peut s’accorder le lecteur indépendamment de ses appartenances sociales. Voilà qui échappe plus ou moins au diktat du diplôme et de la spécialisation, et donc le cloisonnement stérile et dommageable (hérité de notre histoire coloniale) que cela nous impose. Pour le reste, je jouis en fait d’une double personnalité, celle d’ingénieur et celle d’écrivain. Écrire participe désormais de mon équilibre social, un exutoire en quelque sorte dans une atmosphère psychologiquement oppressante et suffocante. Disons que les réalités camerounaises auxquelles se heurte ma conscience ne m’en donnent pas autre choix !

On se rend bien compte avec ce roman que vous avez le même centre d’intérêt que Djaïli Amadou Amal… votre épouse, dont la littérature sur la femme du Sahel a été plusieurs fois récompensée. On se demande pourquoi vous n’avez pas commis un roman à quatre mains ? (rires)

Un roman à quatre mains ! (rires). Je ne me souviens pas avoir vu un roman coécrit par deux auteurs ! Est-ce possible ? Plus sérieusement, Amal et moi avons des styles d’écriture bien différents et établis. Avec Hadja Binta je signe mon cinquième ouvrage, dont quatre romans. Elle en compte quant à elle trois considérés aujourd’hui et à juste titre comme étant de chefs-d’œuvre. C’est tout à l’honneur de son génie et de son talent indiscutables. Bien entendu je m’en réjouis tout naturellement. Je suis fier de ce qu’elle a pu déjà accomplir en tant qu’écrivaine, probablement bien plus fière qu’elle ne pourrait l’être elle-même ! (rires). Pour ce qui est du partage du centre d’intérêt, ce n’est pas une situation de circonstance. Certains de mes ouvrages affirmaient déjà mon attachement à la condition de la femme. Hadja Binta fait partie des projets d’écriture qui me tenaient beaucoup à cœur, c’est chose faite. Je suis un écrivain engagé contre les injustices sociales. Elles impactent tous les aspects de la vie, sans préférence aucune ! (rires). Je choisis mes sujets en fonction de leur pertinence et de leur impact sur ma sensibilité et mes convictions d’écrivain. Je les traite comme j’entends, sous mon propre prisme intellectuel. Toute autre considération est vraiment accessoire à mes yeux.

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