Le prochain film de Philippe Lacôte : « Zama King » ou le destin d’un microbe d’Abidjan

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Pour son second long-métrage « Zama King », le cinéaste franco-ivoirien, Philippe Lacôte, a choisi d’aborder le phénomène des microbes qui sévit en Côte d’Ivoire depuis la fin de la guerre. Un scénario qui repose sur une histoire vraie, celle de Zama King, fameux membre de ce gang, dont le lynchage par la population fit le tour de la toile en 2015. Il nous raconte pourquoi il a choisi une fois de plus une thématique complexe et engagée, ainsi qu’un personnage en marge de la société.
Le cinéaste comme observateur de la société ivoirienne

Pourquoi avoir choisi de créer un scénario autour du fameux phénomène des microbes ? « Mon objectif, en tant que cinéaste, est d’observer la situation sociale, économique et politique de mon pays, la Côte d’Ivoire, et en particulier la violence qui y sévit dans la période d’après-guerre », explique Philippe Lacôte. Dans son précédent film « Run », qui s’était fait remarqué dans « Un certain Regard » au Festival de Cannes, il racontait déjà comment un jeune tombe dans la violence. « Quand j’ai vu les images de la mort de Zama, je me suis questionné sur la violence dans un pays qui a connu la guerre. Je me suis intéressé à la trajectoire de ce jeune homme. C’est un personnage intéressant pour questionner la Côte d’Ivoire dans sa période après la crise. L’idée n’est pas de faire un pamphlet politique, mais de raconter l’histoire d’un personnage, même s’il est vrai que je choisis souvent des personnages en marge. »

Créer une légende urbaine à partir d’un fait réel

Pour concocter son scénario, le réalisateur enquête de façon précise, s’aidant d’articles de presse, mais en travaillant également avec un ami d’enfance de Zama qui vit actuellement en Algérie. « Cela permet de démystifier le personnage. On revisite le scénario et on regarde les vrais détails. L’idée n’est pas d’être fidèle à l’histoire exacte de Zama, mais de le traiter comme une légende urbaine. Pour extrapoler et fabriquer cette légende, je pars d’élément concret.  » Lorsqu’on lui demande s’il s’est rendu dans les prisons pour se mettre en situation, il répond avec une certaine dérision « Je n’ai pas eu besoin de m’intégrer dans le milieu carcéral. Plusieurs personnes de ma famille ont fait de la prison sous Félix Houphouët-Boigny et j’ai eu l’occasion de leur rendre visite. « 

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Les microbes comme une réalité sociale

Il tient à souligner que son film n’a pas le but de faire une apologie des microbes, mais de comprendre et de décrire un phénomène. « Les enfants dans la rue qu’on appelle les microbes sont des enfants déconnectés de la réalité par rapport à la violence, mais qui sortent de 10 années de crise. Ils sont le produit d’une société et d’une histoire. Il faut savoir que, lors de la guerre, de nombreuses familles ont abandonné l’éducation de leurs enfants. C’est une réalité sociale. »

Les microbes est un phénomène sur lequel on doit s’arrêter. Il est révélateur d’éléments sur toute la société ivoirienne, mais aussi sur la jeunesse. « La Côte d’Ivoire repose sur un fort capitalisme, mais qui ne bénéficie qu’à très peu de personnes. Il y a une course à la consommation sur le continent qui exacerbe la violence. « 

Révéler les talents ivoiriens avec un casting local

Depuis le mois de juillet, plus de 450 personnes ont participé au casting du film qui se déroule entièrement en Côte d’Ivoire.  « Nous pensons qu’il y a un fort potentiel de jeunes talents qu’il faut révéler. Sur les 450 personnes qui se sont présentées au casting, nous en avons gardé 45 ».  L’une des particularités du cinéaste est d’ailleurs de travailler tant avec des vrais acteurs que des personnes de la rue. Pour cela, il s’appuie sur le collectif Wassakara Productions qui offre également des ateliers de formation « afin d’avoir un ensemble cohérent ».  Nous savons déjà que le rôle principal est  attribué à l’acteur Abdoul Bah acteur de son premier long-métrage à succès « Run ». Une grande partie du film se déroulera en milieu carcéral, ce qui nécessite de nombreux figurants.

Un budget de 2,4 millions d’Euros

La date de sortie du film est prévue en 2019. Le tournage démarrera aux mois de juillet-août 2018. « Il s’agit d’une coproduction entre la Côte d’Ivoire, la France et un partenaire canadien. Nous avons d’ailleurs obtenu le soutien du Fonsic (Fonds de soutien au cinéma) à hauteur de 300’000 euros. Une aide qui crée la polémique sur la toile. Certains s’interrogent en effet sur cette subvention, alors que rien n’est fait par le gouvernement pour régler le problème des microbes. Face à ces polémiques, Philippe Lacôte offre une réponse claire. « Je suis conscient d’être sur un terrain miné en Côte d’Ivoire. Je me suis déjà fait allumer sur le premier film. Souvent, ici, on ne cherche pas à voir les nuances. Quelqu’un qui est contre le gouvernement est contre ce que finance le gouvernement. Pourtant, le cinéma s’est toujours inspiré de faits sociaux. Mon film n’est ni une apologie des microbes ni du gouvernement. Je fais mon métier de cinéaste ».

Son prochain sujet : la place de la femme et de sa nudité dans la société ivoirienne

Nous avons souhaité savoir quel sera le prochain scénario de Philippe Lacôte. Et ce ne sont pas les idées qui lui manquent. Toujours axé sur des personnages en marge, son prochain film dépeindra le portrait d’une artiste ivoirienne qui a joué nue dans un film ivoirien et qui a été obligée de s’exiler pour cette raison. « Il s’agit du film qui s’appelle « Visages de femmes » de Désiré Ecarré qui a tourné une des premières scènes réelles de nu en Côte d’Ivoire et qui a gagné le prix de la critique à Canne. « Au milieu de ce film, il  y a une scène d’amour. Je vais partir de cette scène pour raconter la vie et la trajectoire de cette actrice qui a du s’exiler aux USA, et ainsi questionner la place de la femme et de la nudité dans la société ivoirienne. »

Par Céline Bernath

 

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