Interview – Kemi Seba, initiateur de la croisade Anti Franc CFA

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Depuis début 2017, nombreux sont ceux qui ont entendu parler du Front Anti CFA. Initié en décembre 2016 par l’ONG Urgences Panafricanistes, ce mouvement a mobilisé à deux reprises des milliers de personnes dans de nombreux pays. Un succès inattendu ! L’objectif initial de celui-ci est de fédérer, sensibiliser et responsabiliser la société civile africaine, afin qu’elle retrouve sa souveraineté. Pour comprendre cette croisade anti Franc CFA, nous avons interviewé son initiateur, l’activiste franco-béninois, Kemi Seba. 

Vous êtes cofondateur de l’ONG Urgences Panafricanistes. Quels sont ses objectifs ?

L’ONG Urgences Panafricanistes a été créée il y a un an et demi, à Dakar, et est constituée essentiellement de militants de la société civile provenant de plusieurs pays africains. Nous avons un pied à terre à Dakar et à Paris, ainsi que des représentations dans tous les pays d’Afrique francophone et à Bruxelles. L’objectif de l’ONG est de contribuer à la souveraineté de l’Afrique, de faire en sorte que la société civile puisse prendre en charge ce que l’Union africaine devrait faire, mais ne fait pas. Il est plus percutant d’agir par nous-même pour nous-même. Notre première action a été la lutte contre l’esclavage des noirs en Mauritanie. Celle-ci a permis de faire beaucoup de bruit sur la question. Via une campagne de boycott de produits mauritaniens, nous avons contribué à la libération de huit prisonniers politiques anti-esclavagistes mauritaniens. Nous avons d’ailleurs reçu les félicitations de Biram Dah Abeid, figure du combat anti-esclavagiste en Mauritanie.

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Après la lutte contre l’esclavage des noirs en Mauritanie, l’ONG a initié le Front Anti CFA. Qu’est-ce exactement ?

Notre but est d’inviter chacun à se positionner sur la question du Franc CFA. Le 26 décembre, nous avons lancé un appel international afin de permettre à toute personne se sentant concernée par cette question de se positionner. Depuis des années, des groupes essayent de se mobiliser sur cette problématique sans grand succès. Nous avons été surpris de l’engouement engendré par cette initiative. Le 7 janvier, une première mobilisation a eu lieu dans quatorze pays. Il faut savoir que nous coordonnons le tout, structurons, finançons quand il faut le faire, grâce au soutien de certaines personnalités. Notre objectif est de remettre entre les mains de la société civile des sujets de sociétés qui sont prisonniers d’une élite.

Le 11 février, une seconde mobilisation a eu lieu, cette fois dans 25 pays et 41 villes, notamment en Amérique Latine et dans les Caraïbes, avec le soutien de nombreuses personnalités, même non africaines, comme par exemple le directeur de la banque centrale d’argentine, Pedro Biscay. Il faut savoir que le Front Anti CFA n’est qu’une porte d’entrée pour combattre le néocolonialisme. Il va de paire avec la question de souveraineté, qui est une thématique mondiale, même si l’Afrique est en première ligne.

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Vous dites que le Franc CFA est un frein au développement. Pour quelles raisons ?

Aucune nation ne peut accéder à sa souveraineté, si elle ne maîtrise pas son économie. Il faut savoir que c’est une monnaie frappée par l’ancienne puissance coloniale. Dans les banques centrales africaines, il y a des représentants français qui ont un droit de veto. Cela signifie que la France a un droit de regard sur la gestion économique des pays africains concernés. Au-delà de cela, il y a les comptes d’opérations. En effet, une partie des recettes est reversée systématiquement à la Banque de France. Tout cela va donc à l’encontre de l’indépendance.

Ce n’est pas une problématique de noirs contre blancs, mais de damnés contre une oligarchie financière. Nous souhaitons pouvoir contrôler notre propre monnaie. C’est une question essentielle. Bon nombre de personnes qui se sont levées contre cela ont eu des problèmes car c’est une ressource de l’oligarchie financière. Aujourd’hui, nous voulons repositionner ce débat en y intégrant des personnes de toutes les couches sociales.

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Si chaque pays africain adoptait sa propre monnaie demain, que se passerait-il ? Y aurait-il des risques ?

Nous ne voulons pas que chaque pays africain ait sa monnaie, cela serait dévastateur. Notre souhait est qu’il y ait une structure financière gérée par le peuple. Nous devons aller vers la monnaie unitaire africaine, soit la MUA, qui s’appuierait sur les ressources des pays. La dynamique envisagée est de recentrer l’économie de ces pays via une banque centrale continentale et des sous-banques régionales qui s’appuieraient sur les ressources naturelles de chaque pays. L’Afrique a la terre la plus riche, mais est le continent le plus pauvre. Ainsi, notre idée est de lancer une réflexion de politique sociale qui va dans le sens de la réappropriation de nos ressources.

Dans une interview, vous dites au sujet de l’Afrique : « le problème est que le lion se transforme en caniche ». Qu’entendez-vous par cette expression ? 

Je pars du principe que la responsabilité est plurielle. Il y a une responsabilité exogène de l’oligarchie financière, mais aussi de la population qui tombe dans une sorte de fatalisme. Il est important de se poser la question de savoir pourquoi on a une terre si féconde et une situation financière si pauvre. Si on ne peut pas changer l’élite financière occidentale, on peut changer notre comportement. Celui qui ne se prend pas en charge, sera pris en charge.  Ainsi, il ne s’agit pas de se victimiser, mais de faire bouger les lignes.

Jusqu’à présent, quels ont été les impacts du Front Anti CFA ?

Nous avons été reçus et écoutés du côté du Tchad et du Bénin qui sont des pays en avance au plan du panafricanisme. Quand des chancelleries nous reçoivent, cela va dans le sens d’une souveraineté. D’autres nations ont une société civile forte, mais les gouvernements restent proches des oligarchies occidentales.

Les femmes sont-elles présentes dans votre combat ? Quels sont leurs apports ?

La question du genre est importante. Lors de la mobilisation du 11 février, sur 1200 personnes présentes à Paris, plus de la moitié était composée de femmes. De façon générale, en Afrique, dans la société civile, les femmes sont un moteur. Par exemple, à Dakar, la porte-parole de notre ONG, Ndeye Nogaye Babele Sow, est une jeune femme de 19 ans surdouée. Elle a une importance symbolique. Les femmes représentent un atout prépondérant, car elles ont une compréhension de la vie en société que nous n’avons pas. Les sociétés africaines sont à la base matriarcales. De plus, une maman communique à la famille et permet à l’information d’aller plus vite.

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Finalement, quelles sont les prochaines étapes ?

Nous avons prévu une nouvelle mobilisation à la fin du mois de mars qui a pour but de favoriser nos productions plutôt que celles des autres. L’idée est d’être dans une démarche positive. Nous souhaitons créer une journée internationale de valorisation de la production africaine. Nous allons faire venir des producteurs et artisans africains qui vont présenter leur produit. Il est important de lancer une démarche d’autodétermination, aussi au niveau alimentaire.

Par Céline Bernath

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