Interview – Julie Owono s’exprime sur la coupure internet sans précédent au Cameroun

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Depuis le 17 janvier 2017, les deux régions anglophones du Cameroun en conflit avec le pouvoir, soit 6 millions de personnes, sont totalement privées d’internet. Une durée et une ampleur sans précédent sur le continent africain ! Julie Owono, Responsable Afrique de l’ONG Internet sans Frontières, se bat au quotidien sur le libre accès à internet et le développement d’un cadre légal. Elle nous fait part de sa vision de la situation que vit actuellement le Cameroun, des enjeux et de ses actions menées.

Vous êtes responsable Afrique de l’ONG Internet Sans Frontières depuis 2011. Pourquoi avoir choisi de lutter dans ce domaine ?

Avocate à Paris, je suis effectivement la première responsable Afrique de l’ONG Internet Sans Frontières et je l’ai donc développée sur le continent. Mon travail est de sensibiliser sur la question de liberté et de droit sur le numérique. Il s’agit de montrer qu’internet n’est pas un espace de non-droit. Ainsi, je milite pour que celui-ci soit un espace ouvert, libre et accessible, comme je l’ai connu lors de mes études en France et qu’il se développe avec les mêmes caractéristiques sur le territoire africain.

Si j’ai choisi de lutter dans ce domaine c’est parce qu’internet est un espace qui m’a ouvert beaucoup d’horizons. C’est important à mes yeux que d’autres personnes, et notamment des jeunes femmes en Afrique ou ailleurs, puissent s’en servir pour faciliter leur autonomie et leur émancipation.

Quelles actions menez-vous en Afrique via Internet Sans Frontières ?

Nous menons beaucoup d’actions de sensibilisation comme c’est le cas actuellement pour la coupure internet au Cameroun. Nous avons également mené de nombreux projets d’assistance d’urgence auprès de ceux qu’on considère comme des lanceurs d’alerte, à savoir les journalistes et blogueurs. Nous sensibilisons aussi largement sur la question des données personnelles et la vie privée en ligne, car les cadres légaux actuels ne sont pas assez robustes dans de nombreux pays africains. Et puis, nous interpellons les décideurs afin que ceux-ci prennent les mesures nécessaire pour rendre internet accessible à tous et le considérer comme un bien public.

La surveillance des citoyens via internet est un vrai problème en Afrique. Pouvez-vous nous expliquer ce phénomène ?

Il faut tout d’abord préciser ce qu’on entend par surveillance. Il s’agit des systèmes mis en place par des Etats, avec des entreprises souvent occidentales, qui permettent de surveiller ce qui circule sur internet sur un territoire donné. Cela se fait via ce qu’on appelle un Deep Packet Inspection, à savoir un mouchard qui surveille des réseaux via des mots clefs afin d’identifier des opposants au régime politique par exemple. Ces outils sont utilisés depuis très longtemps sur le continent africain. Déjà en 2009, un laboratoire situé à Ottawa au Canada, signalait que des Etats d’Afrique subsaharienne s’étaient rapprochés des produits de ce type.

Internet est également une opportunité de développement en Afrique, n’est-ce pas ?

Bien sûr et de nombreux Etats le reconnaissent également. Au Cameroun, l’Etat dit vouloir investir dans l’économie numérique, alors que paradoxalement ils ne semblent pas prêts. C’est un vrai challenge ! La liberté économique va de paire avec la liberté politique. Il faut que ces Etats trouvent un moyen de s’adapter, à savoir interagir davantage avec les gouvernés, rendre des comptes, jouer le jeu de la transparence. On ne peut pas avoir le beurre et l’argent du beurre. D’ailleurs, dans un pays comme le Cameroun qui fait face à une crise économique importante, c’est une vraie problématique.

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Actuellement, les régions anglophones du Cameroun vivent la coupure internet la plus importante jamais vue sur le continent.  Comment l’expliquer ?

Selon l’enquête menée et nos informations la coupure est intervenue le 17 janvier 2017 vers 20h30. Elle a d’abord été totale sur l’ensemble du territoire.  Des personnes sont allées couper le cable physique. Ensuite, il a fallu faire des ajustements techniques pour limiter internet au deux régions anglophones du sud-ouest et du nord-est qui sont privées de connexion internet mobile et filaire, Ce phénomène est inédit dans l’ampleur et dans la durée. C’est dramatique à plusieurs titres. Tout d’abord, le gouvernement Camerounais n’a pas  jugé important de communiquer sur cette coupure. Nous leur avons écrit avec d’autres institutions internationales en soulignant l’aspect illégal,  mais aussi contreproductif. Nous n’avons reçu aucune réponse jusqu’à ce jour, ce qui est inquiétant et dénote d’un manque de diplomatie. De plus, ce sont les opérateurs qui ont forcément été obligés de procéder à la coupure. Encore aujourd’hui, même ces derniers refusent de communiquer le fait qu’ils ont reçu un ordre du gouvernement. Or, ils ont aussi la responsabilité de se désolidariser de cette censure et de maintenir le lien de confiance à leurs utilisateurs.

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Quels sont les enjeux politiques et économiques de cette coupure ?

Concernant les enjeux financiers, nous avons utilisés un modèle de calcul qui offre une estimation très basse. Selon celui-ci, l’Etat perdrait 50’000 dollars par jour de coupure, soit 2 millions de dollars pour 50 jours, ce qui est une somme énorme pour un pays comme le Cameroun. D’un point de vue politique, c’est très préoccupant. Le gouvernement viole ses engagements internationaux et empiète largement sur la liberté d’expression. Il faut savoir qu’internet n’est pas à l’origine des manifestations. Seulement, avec internet, l’Etat ne peux pas cacher le fait qu’il a maltraité les manifestants lorsqu’on voit les vidéos qui circulent, et notamment celle des manifestants des étudiants de l’Université de Buea. Malgré la coupure internet, les mécontentements demeurent. D’ailleurs,  dans une autre vidéo qui circule, on voit des gens manifester de la Coupe d’Afrique des Nations. Je pense que la coupure internet risque plutôt de créer plus de crispations. En témoigne d’ailleurs le hashtag #bringbackourinternet qui circule actuellement sur les réseaux sociaux. Il est tenu essentiellement par des Camerounais.

D’après vous, que faire face à cette impasse aujourd’hui au Cameroun ?

Il faut espérer que le gouvernement camerounais se rende compte de l’absurdité de la mesure, qu’il raisonne. De notre côté, on continuera à interpeller les politiques, notamment français, car on connaît les liens qu’ils tiennent avec le pays. Nous poursuivons notre sensibilisation  en Europe et en France, et continuons à faire circuler des témoignages de ces entrepreneurs qui vont tout perdre parce qu’ils habitent du mauvais coté du Cameroun. De plus, 2018 sera l’année d’élection de la Présidence du Cameroun. Cela est inquiétant et on peut craindre que l’ensemble du pays soit privé d’internet. Il y a d’autres voies. Le gouvernement a des ressources pour trouver une solution plus raisonnée.

Demain pour la Journée de la Femme, Internet Sans Frontière lance une campagne au Cameroun. Pouvez-vous nous en dire plus ?

En effet, afin de célébrer la Journée de la Femme, nous lançons une campagne au Cameroun portant sur la thématique « Femmes et Internet ». Il s’agit de mettre en avant des Camerounaises qui utilisent internet pour leurs études ou leur entreprise et de montrer le rôle d’émancipation que tient le numérique.

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Par Céline Bernath

 

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