Grand Entretien de rentrée de Michaëlle Jean, Secrétaire Générale de l’OIF

« Je veux qu’on reconnaisse la Francophonie comme un partenaire incontournable »

 

C’est en marge des cérémonies officielles des VIIIème Jeux de la Francophonie d’Abidjan, que nous avons rencontré Mme Michaëlle Jean, Secrétaire Générale de l’Organisation Internationale de la Francophonie. Au centre de son action depuis qu’elle a pris les rênes de l’OIF en janvier 2015, sécurité, terrorisme mais aussi paix et stabilité qui sont devenus des sujets incontournables occupant ses fonctions au quotidien. Entretien exclusif pour Amina avec celle qui n’a de cesse de se battre pour le rayonnement de la francophonie à travers le monde.

Quel constat portez-vous sur l’état du monde ?

Le monde est troublé et fracturé par des épisodes de violences et de terreur qui frappent nos esprits, nous accablent et nous heurtent profondément. Nous sommes confrontés à de nombreuses menaces asymétriques, caractérisées par des formes de violence et des attaques menées par des organisations criminelles et terroristes, qui ont pour objet de déstabiliser des pays entiers en les isolant et en s’en prenant à leurs populations. Ces organisations utilisent un discours radical sur le dogme, sur la haine de l’autre et beaucoup de jeunes sont instrumentalisés et embrigadés. Ce qui est exploité c’est le sentiment de désenchantement, d’impasse, d’isolement, la vulnérabilité et la situation de précarité d’une jeunesse qu’ils envoient à la mort.

Vous avez lancé le mouvement « Libres ensemble ». Pouvez-vous nous en parler ?

« Libres ensemble », c’est une belle aventure, un appel lancé de toute urgence et une histoire de résistance. Face aux dangers nous avons voulu mobiliser la jeunesse – qui n’a jamais été aussi nombreuse –  et faire en sorte que cette force du nombre qu’elle représente s’exprime dans une culture de paix autour de l’adhésion à des valeurs de liberté, de solidarité et de respect. Nous aurions pu intituler cet appel « Initiative de lutte contre la radicalisation violente», mais nous avons plutôt choisi d’utiliser deux mots forts : « libres » au pluriel et « ensemble » ; positionnés sur les réseaux sociaux, face aux discours des terroristes. Beaucoup de jeunes ont d’emblée répondu à l’appel en clamant leur adhésion à la liberté et à ces valeurs citoyennes qui leur sont chères. Nous avons touché jusqu’à cinq millions de personnes et des milliers de jeunes, dont des centaines qui ont déposé sur la plateforme Libres ensemble leurs propres initiatives, leurs points de vue sur leurs réalités parfois très dures et sur leurs projets d’entreprenariat social. Cela a été saisissant de voir le besoin très fort des jeunes de créer du lien et de se rejoindre dans de grands mouvements maintenant plus uniquement sur les réseaux sociaux, mais sur le terrain.

Comment, à travers « libres ensemble », la langue française et la francophonie participent-elles au maintien des conditions de stabilité et de développement ?

« Libres ensemble » a été lancé en français, alors que certains pensent à tort qu’on ne peut mobiliser massivement qu’en anglais sur le plan international et des jeunes de tout l’espace francophone et au-delà y ont répondu. On a vu la force des mots ! À travers la force d’une langue qui est un vrai trait d’union dans ce vaste espace qui s’étend sur les cinq continents et rassemble quatre-vingt-quatre États et gouvernements. Pour s’engager et résister, il est important d’être en terrain de connaissance, d’avoir un ressenti partagé et d’avoir la conviction forte de faire partie de la solution. Les jeunes francophones paient un lourd tribut face au terrorisme et sont très conscients que la seule façon de vaincre, c’est de faire corps dans un souci permanent de propositions, d’actions et d’initiatives pour lutter contre la radicalisation et pour cultiver la paix et le dialogue.

Mme Michaëlle Jean témoigne de l'engouement de la jeunesse ivoirienne pour les caravanes « Libres ensemble » lors du défilé du village de la Francophonie - Abidjan, le 24 juillet 2017 - © Photo Benjamin Reverdit
Mme Michaëlle Jean témoigne de l’engouement de la jeunesse ivoirienne pour les caravanes « Libres ensemble » lors du défilé du village de la Francophonie – Abidjan, le 24 juillet 2017 – © Photo Benjamin Reverdit

Comment se déploient les initiatives « Libres ensemble » ?

Nous avons mis en place sur le terrain, à l’initiative des jeunes eux-mêmes, un éventail d’actions de proximité, appelé « caravanes libres ensemble » qui organisent des forums, des dialogues, dans des espaces ouverts pour permettre aux jeunes d’échanger sur leurs aspirations et sur le monde dans lequel ils ont envie de vivre. Le résultat est formidable ! Voyez  ici, à Abidjan, ce que nous avons pu vivre ! De nombreuses prises de parole des jeunes qui réfléchissent sur les réalités politiques, sur les situations inacceptables comme la corruption, sur leur vision des droits et des libertés, ou encore sur leur envie d’engagement très constructif ! Ce désir d’agir est très réjouissant, car il ne s’agit pas de postures individuelles d’indifférence, de repli sur soi ou d’égoïsme, mais de postures  collectives,  d’actions engagées avec beaucoup de volonté et par-delà les frontières.

Quelles sont les recommandations que vous souhaitez adresser aux jeunes ?

Il faut accompagner les jeunes dans les initiatives dont ils ont le génie, car c’est sur la base d’un engagement citoyen fort que nous pouvons agir. Nous souhaitons faire des jeunes des ambassadeurs et des animateurs afin de créer avec eux des outils d’animation qui leur permettront, là où ils vivent, dans leur quartier, dans leur ville, de se mobiliser et de réfléchir en gardant toujours le cap sur la nécessité du dialogue. Avoir le sens du discernement est aussi essentiel pour échapper à toutes les tentatives d’instrumentalisation, et pas seulement face au terrorisme, mais aussi face aux forces politiques qui cherchent au moment des élections, ou au cours de campagnes électorales, à faire exploiter les jeunes, les inciter à la violence dans la rue et à mettre leur vie en danger. Il faut encourager l’esprit critique, la vigilance, la capacité d’évaluer les situations et de prendre position dans une perceptive constructive, de dialogue  et d’apaisement.

Le sens de la justice de ces jeunes est-il important dans leurs revendications ?

Assurément. Les jeunes se mobilisent pour la justice comme on l’a vu au Burkina Faso, contre toute tentative de confiscation des institutions. Ils ont un haut sens des institutions et leur message est fort lorsqu’ils disent «  être consultés et être inclus c’est important, le respect de l’Etat de droit et des institutions garantes de l’Etat de droit, pour nous ce n’est pas négociable. »

Les créateurs du défilé " Mode et Francophonie " mobilisés autour de Mme Michaëlle Jean en soutien de son action envers la jeunesse à l'occasion des VIIIème Jeux de la Francophonie - Abidjan, le 23 juillet 2017 - © Photo Benjamin Reverdit
Les créateurs du défilé  » Mode et Francophonie  » mobilisés autour de Mme Michaëlle Jean en soutien de son action envers la jeunesse à l’occasion des VIIIème Jeux de la Francophonie – Abidjan, le 23 juillet 2017 – © Photo Benjamin Reverdit

Y a-t-il aujourd’hui une appropriation par la jeunesse de l’universalité des valeurs francophones ?

Je le crois car la francophonie se définit autour d’un idéal, celui d’un humanisme intégral. Les jeunes aiment dire à quel point cela leur importe. Défendre un « humanisme intégral», un monde à visage humain, cela prend corps et a un sens pour eux, cela devient un enjeu qu’ils sont prêts à défendre vigoureusement et avec conviction. J’adore leur façon de clamer non seulement « libres ensemble », mais aussi « vivre libres ensemble ». Face à ceux qui cherchent à détourner les jeunes, à les entraîner sur des sentiers de mort en exploitant la colère, en les incitant à des pulsions meurtrières et en les poussant à des sacrifices effroyables qui les amènent à commettre l’irréparable, à tuer et mourir, nous préférons, et là est notre devoir,  tout engager pour que la vie triomphe et pour que  les jeunes réussissent leur vie. Il nous faut tout investir dans ce capital humain qu’est la jeunesse, dans cette capacité exceptionnelle qu’ont les jeunes de placer la créativité au cœur de tout, leur soif d’innover, d’inventer, de travailler, de contribuer, tout ce qu’ils envisagent ou portent comme action constructive et qui participe à l’essor, la stabilité et la croissance de nos sociétés. Sans la jeunesse, sans les femmes, rien n’est possible, avec eux tout devient possible.

 « Réinstaller un enseignant de français et une école participe au retour de la stabilité »

Peut-on aider les jeunes à se construire en leur facilitant l’accès aux écrits de leurs aînés, notamment aux œuvres de l’écrivain Amadou Hampaté Bâ, ce chantre de la paix et de l’espoir en la jeunesse ?

Oui, et ils le font d’emblée car ils reviennent au pouvoir des mots, à celui de l’écriture et à la valeur de la parole, à la nécessité de produire du sens. Dans cette dynamique, il y a aussi un lien intergénérationnel à construire et cultiver, et les jeunes citent volontiers leurs aînés qui les inspirent. On découvre des jeunes qui ont un sens de l’histoire, beaucoup de jeunes Africains et Africaines notamment, et c’est fabuleux de les entendre confier leur volonté de s’engager sur la piste de ces hommes et de ces femmes qui les ont précédés. Nombreux sont par exemple ces jeunes Africains qui citent Amadou Hampaté Bâ et d’autres, en s’inscrivant dans l’esprit de leur engagement qui est un legs précieux, en se référant à la dimension universelle des combats qu’ils ont menés à des prises de position fortes d’hier et qui les guident aujourd’hui. Amadou Hampaté Bâ que vous citez était un homme de l’oralité et de l’écriture, l’homme du récit. Or les jeunes aujourd’hui sont aussi fortement dans l’oralité, dire, clamer, s’exclamer. Ils utilisent le conte, la force du témoignage, reviennent à l’écriture et à la poésie portée comme un combat. C’est extrêmement réjouissant, il y a là un vrai courage.

Mme Michaëlle Jean accompagne Roukiatou Hampaté Bâ, la fille du célèbre écrivain éponyme lors de sa venue à la fondation Amadou Hampaté Bâ - Abidjan, le 27 juillet 2017 - © Photo Benjamin Reverdit
Mme Michaëlle Jean accompagne Roukiatou Hampaté Bâ, la fille du célèbre écrivain éponyme lors de sa venue à la fondation Amadou Hampaté Bâ – Abidjan, le 27 juillet 2017 – © Photo Benjamin Reverdit

Y-a-t-il une flamme francophone de résistance face aux obscurantismes ?

En effet, on peut le dire, avec les mots comme des boucliers, la culture et l’éducation comme arme de construction massive et la poésie pour résister. Permettez que j’insiste sur  la garantie d’accéder à une éducation et une formation de qualité, les fondamentaux pour un plus grand épanouissement, des outils pour raisonner et pour une bonne insertion sur le marché du travail. Les capacités entrepreneuriales des jeunes sont aussi à renforcer. Résister c’est aussi vivre et travailler dans des conditions décentes, sentir que nos besoins, nos aspirations et notre dignité sont prises en compte. Le chômage chronique des jeunes est un scandale, il faut y voir un abandon irresponsable qui génère du ressentiment. Des populations entières se sentent larguées. Pourquoi pensez-vous que les organisations criminelles terroristes s’en prennent à l’école et à l’éducation, à la pensée libre et à la créativité ? Parce que la précarité, l’obscurantisme, l’ignorance, l’isolement, le retrait d’une langue  qui permet d’élargir l’horizon et le champ des possibilités, permet de communiquer librement et d’être en lien avec le reste du monde, sont pour ces groupes criminels des terreaux de prédilection. Là où le terrorisme agissait, la force Barkhane a par exemple constaté que, le fait de réinstaller un enseignant de français et une école participait au retour de la stabilité.  La résistance est une réalité quotidienne dans un monde où il nous faut utiliser toutes les passerelles à notre disposition et particulièrement celle de la langue française notamment qui est notre trait d’union. Savoir penser des projets et avancer en mettant en commun nos expériences, nos meilleurs pratiques, nos réseaux d’experts, nos institutions et l’énergie de la société civile fait notre force. Toutes ces dimensions sont extrêmement réconfortantes et expliquent que de plus en plus de pays se réinvestissent dans la francophonie.

Quel est le rôle de la femme dans ce combat ?

Elle a un rôle immense. Il y a une grande alliance entre les femmes et les jeunes qui sont porteurs de projets extrêmement innovants et d’initiatives économiques essentielles, mais qui ne sont pas soutenus financièrement et c’est un drame qui conduit à un vrai déficit pour nos pays. Pourquoi ? Beaucoup d’organismes financiers estiment qu’investir dans leurs projets est à haut risque. Notre travail est de leur faire réaliser qu’en hésitant à investir dans ce que portent les femmes et les jeunes, sous prétexte que cela est trop risqué, ils créent eux-mêmes du risque, de l’instabilité et nous exposent en réalité au plus grand des risques. Dans cette mission, nous trouvons de plus en plus d’alliés car tout nous donne raison. Les études de l’OCDE nous donnent raison, les résultats de tout ce que nous entreprenons avec la Banque Mondiale ou la Banque Africaine de Développement montrent que nous avons vu juste. Il faut faire tout le contraire de ce qui est pratiqué aujourd’hui. Investir auprès des femmes et des jeunes a d’emblée un impact direct et positif sur le PIB, la croissance, le développement humain et économique durable et viable, sur la revitalisation des collectivités et des économies locales. Toutes ces TPME et TPMI que nous appuyons sont de vrais moteurs de croissance partagée et de développement responsable qui sont la condition d’une vraie stabilité.

« Sans la jeunesse et sans les femmes, rien n’est possible »

Aviez-vous pressenti en 2014 à Dakar, lors de votre nomination, que ces combats allaient-être les vôtres ?

Je le pense, car je savais dans quel monde nous allions nous engager. Je me souviens lorsque j’abordais avec des journalistes la question du plus grand défi auquel nous serions confrontés-  le terrorisme et les déstabilisations  –  ils me regardaient d’un air perplexe en disant : « Que vient faire la Francophonie sur ce terrain? ». Et pourtant. La sécurité est devenue l’un des sujets les plus importants à l’OIF, pour justement faire avancer les stratégies économiques que nous portons. La stratégie numérique, la création d’emplois pour les jeunes, la sortie des initiatives des femmes de l’informel, et leur accompagnement, tous ces enjeux majeurs en dépendent. Il faut souligner aussi la pleine pertinence de la Francophonie comme de force de propositions, d’actions, de capacité de rassemblement et d’unité. Notre francophonie des peuples a un souci de résultats. C’est une Francophonie des solutions, et nous avons tellement en commun et tellement d’expérience et de savoir-faire à partager ! La force de nos réseaux institutionnels et d’experts, de femmes et de jeunes est infinie. Il n’y a même pas à réinventer la roue. Quand vous examinez tout ce qui ce produit et se crée dans l’espace francophone, vous réalisez à quel  point notre espace riche et unique dans sa diversité.

Mme Michaëlle Jean lors de sa nomination au poste de Secrétaire Générale de l'Organisation Internationale de la Francophonie à l'occasion du XVème Sommet de la Francophonie - Dakar, 30 novembre 2014 - © Photo Benjamin Reverdit
Mme Michaëlle Jean lors de sa nomination au poste de Secrétaire Générale de l’Organisation Internationale de la Francophonie à l’occasion du XVème Sommet de la Francophonie – Dakar, 30 novembre 2014 – © Photo Benjamin Reverdit

« La Francophonie est une force qui rend possible tous les espoirs »

Fin novembre, est prévu à Abidjan, en Côte d’Ivoire, un sommet Union européenne – Union africaine dédié à la sécurité. Souhaitez-vous que l’OIF y fasse entendre sa voix ?

Assurément, d’une manière ou d’une autre, car la première chose que j’ai cherché à faire lorsque j’ai pris la direction de l’OIF,  c’est de lui mettre le pied à l’étrier, sur des questions qui sont de toute urgence et de la faire entrer dans des espaces où on ne nous attendait pas d’emblée et où nous n’étions pas entendus jusqu’alors, comme par exemple au Conseil de Sécurité de l’ONU où nous sommes intervenus au moins quatre fois en 3 ans, et où, en plus de mes envoyés spéciaux, j’y ai pris personnellement la parole sur la nécessité de revoir le mandat des opérations de maintien de la paix qui, pour la moitié d’entre elles, se déroulent en environnement francophone et dans un contexte qui exige des actions défensives. Les menaces asymétriques demandent que l’on ne soit plus là uniquement en interposition. Voilà bientôt 20 ans que l’OIF est partenaire des opérations de maintien de la paix de l’ONU pour le déploiement d’experts francophones et de militaires qui maîtrisent la langue française. En ce qui concerne le sommet UE-UA, je suis ravie que le Président ivoirien Alassane Ouattara et le Président français Emmanuel Macron veuillent faire de la question des jeunes une priorité, car à travers eux, c’est la Francophonie qui parle et qui en a pris l’engagement. La Francophonie n’est pas accessoire et je veux qu’on la reconnaisse comme un partenaire incontournable. Mon credo est celui d’une action sur tous les plans, politique, social, économique, culturel et celui de la sécurité. Une action qui soit stratégiquement plus concertée et mieux coordonnée entre nous et l’ensemble des organisations internationales multilatérales partenaires comme l’Union européenne (UE), les Nations unies (ONU), l’Union africaine (UA), le Commonwealth, le Secrétariat ibéro-américain, la Communauté des pays de langue portugaise, tout comme avec les organisations régionales et les pays concernés.

En matière de stabilité et de sécurité, comment se caractérise l’action de l’OIF dans la mise en place des processus démocratiques ?

La période est inédite  – et l’on n’a jamais vu cela à l’OIF – qu’autant de pays engagent des processus électoraux presqu’en même temps, principalement en Afrique, mais aussi en Haïti. Nous apportons sur le terrain à la fois un appui technique et politique. Nous rassemblons la classe politique en veillant à ce qu’il y ait un dialogue inclusif et constant pour et dans un climat apaisé, garantie essentielle pour faire aboutir sans heurts ces processus électoraux. Il faut amener les acteurs politiques à la raison et à plus de responsabilité dans l’intérêt supérieur de la nation. Dès lors qu’ils collaborent avec discipline, conscience et respect des règles de l’État de droit, les résultats sont probants, le capital d’attractivité du pays augmente aux yeux des investisseurs et de la communauté internationale. Il reste du chemin à faire, mais le travail que nous réalisons de manière conséquente est immense. Lorsque nous vérifions les fichiers électoraux pour une assurance de crédibilité et de fiabilité, nous ouvrons en fait une véritable boîte de pandore, car l’une des lacunes sérieuses est le registre d’état civil. Sur le continent africain, 55% de la population n’a toujours pas d’existence légale. Il est très difficile d’organiser des élections sans failles, d’engager des politiques de développement ou d’émergence, voire sécuritaire sans savoir qui est là, sans données démographiques fiables ou existantes. Nous sommes aussi constamment en état d’alerte dans la prévention et la sortie de crise, en accompagnant le renforcement institutionnel là où la situation est souvent extrêmement critique.

« La sécurité, la stabilité et la paix sont au coeur de mon action »

Quel pays peut-on citer en exemple ?

En RCA, République Centrafricaine, sans l’action forte de l’OIF, il n’y aurait pas eu d’autorité nationale pour les élections et la Cour constitutionnelle aurait été complètement inopérante. Nous avons accompagné aussi la nouvelle charte constitutionnelle, le referendum, les élections, l’ensemble de la marche institutionnelle, la cour pénale spéciale ainsi que la démarche de lutte contre l’impunité et celle pour la réconciliation. Le chantier sécuritaire reste entier, les groupes armés sont toujours à l’œuvre et mènent des actions de terreur qui font craindre le pire tant ils cherchent à polariser les communautés sur le plan ethnique et confessionnel. Et pour désamorcer ces situations, en RCA comme au Mali, il faut aussi accompagner la reprise des activités de développement, engager la société civile, mobiliser la jeunesse pour la mettre hors de danger. C’est un travail qui demande une articulation à la fois politique et sociale, institutionnelle et dans une dynamique de coopération avec les autres organisations internationales partenaires.

Pensez-vous au travail effectué par la force du G5 Sahel ?

En effet, comme partenaires du G5 Sahel qui regroupe cinq pays membres de la Francophonie, le Mali, le Niger, le Tchad, le Burkina Faso et la Mauritanie, nous avons appuyé dès le départ la résolution présentée au Conseil de sécurité pour la création de cette force de lutte contre le terrorisme. Nous avons démarché pareillement avec la plus grande énergie pour que la communauté internationale arrive en renfort aux côtés de la Force Multinationale Mixte (FMM) de lutte contre Boko-Haram dans la région du bassin du lac Tchad.  Nous avons soutenu et fait valoir les attentes de tous ces pays qui font partie de l’OIF. Il faut à tout prix une mobilisation encore plus forte, car ce n’est pas seulement une conférence des investisseurs et des bailleurs de fonds qui permettra de rassembler les moyens nécessaires pour que ces forces soient pérennes. Ces initiatives ne répondent pas uniquement aux problèmes d’un petit groupe de pays rassemblés au sein d’une sous-région ou d’un continent, car l’enjeu en est un de sécurité mondiale. Il est très important pour nous de jouer notre rôle de facilitateur et de catalyseur.

« Il faut renforcer les capacités du G5-Sahel dans sa lutte contre les organisations criminelles terroristes  »

Les Forces Armées Nigériennes (FAN) du G5 Sahel en opération en mars 2017 sur la transsaharienne dans le désert du Nord Niger, depuis le fort de Madama - © Photo Benjamin Reverdit
Les Forces Armées Nigériennes (FAN) du G5 Sahel en opération en mars 2017 sur la transsaharienne dans le désert du Nord Niger, depuis le fort de Madama – © Photo Benjamin Reverdit

Quels sont les autres enjeux de l’OIF dans les pays du G5 Sahel ?

Il y a un grand manque d’échanges de renseignements et de centres de traitement de données et d’analyse. Certains sont émergents, mais sans fil conducteur entre eux. L’OIF intervient avec des instances européennes en créant un espace de partage des données entre ces centres émergents. Concernant l’échange de renseignements, les chefs d’État du G5 Sahel conviennent des besoins d’un dispositif fiable et efficace de mutualisation assurément essentiel pour mieux anticiper, mieux réagir et mieux conduire les opérations. Actuellement, il n’y a qu’un partage trop sporadique des renseignements quand il n’est pas inexistant. Cela crée de grandes fragilités, une sérieuse vulnérabilité dans un contexte de tous les dangers. Régler cette question est incontournable, renforcer les capacités de lutte contre les organisations criminelles terroristes permet d’avancer correctement avec des stratégies de développement économique, de création d’emplois qui génèrent des perspectives de paix.

En conclusion, peut-on voir la francophonie comme un artisan de paix, de conciliation et de réconciliation ?

C’est très clair, dans les interventions de prévention et de sortie de crise, nous sommes constamment sur cette longueur de vue. Et nous le faisons sans rien laisser au hasard. Tout est dans tout. Le fait de corréler consciencieusement les interventions multidimensionnelles et transversales, les partenariats élargis, les stratégies de développement économique et numérique, le soutien à l’innovation, le déploiement de toutes nos armes de construction massive que sont la culture, l’éducation et la formation, la solidarité, la cohésion sociale, l’autonomisation financière des femmes, le soutien à l’entrepreneuriat, l’insertion professionnelle des jeunes et la création d’emplois, le renforcement des institutions et de l’État de droit, la défense des droits et des libertés, faire que tous les pays soient entendus correctement, rassembler et mettre en présence les acteurs, tout cela participe et plaide en faveur de notre action de conciliation voire de réconciliation. C’est notre cœur de métier et ce qui fait la plus-value de la Francophonie en tant qu’artisan de paix. Dans bien des pays, la capacité que nous avons de mettre en présence les parties qui s’affrontent et de les amener à dialoguer de façon inclusive est salutaire. C’est un travail de patience, de volonté, jamais de défaitisme et, dès lors, tous les espoirs sont permis.

Propos recueillis par Benjamin Reverdit

Informations complémentaires :

Retrouvez « Libres ensemble », le mouvement des jeunes francophones

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Pour en savoir plus sur le parcours de Mme Michaëlle Jean :

Visionner « UN FILM AVEC TOI  » de Jean-Daniel Lafond (Canada, 2015)

 

 

 

 

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