Entretien avec Elyon’s – Le succès de la bédéiste financée grâce à internet se poursuit

C’est grâce aux internautes que la bédéiste camerounaise Elyon’s  a pu concrétiser son rêve d’enfant. Le crowdfunding lui a permis de donner naissance au premier tome de « La Vie d’Ebène Duta ». Elle y raconte le quotidien d’une jeune fille noire qui vit en Belgique. Son héroïne lui permet aussi d’aborder les préjugés avec humour. Deux ans après, l’aventure se poursuit avec le deuxième Tome sorti hier en Europe et au Canada, que la jeune femme a pu financer elle-même.
Racontez-nous pourquoi vous avez choisi la BD ? C’est un univers encore peu féminisé. 

Déjà parce que je suis passionnée de BD, même si je suis peut-être moins à jour par rapport à ma consommation aujourd’hui. Avant de savoir marcher ou lire je regardais des dessins-animés. A force de voir ces images, de constater que des dessins transmettaient le rire, l’émotion, la surprise, j’ai voulu reproduire la même chose. J’ai très tôt su que je voulais en faire un métier.

Lee fait d’avoir grandi avec des garçons principalement, m’a peut-être poussé à être un garçon manqué. J’ai supplié mes parents pour étudier la BD en Belgique à Saint-Luc. J’étais la seule africaine de ma promo d’ailleurs. Je suis contente que mon parcours encourage d’autres femmes à ne plus se limiter et que de plus en plus de personnes qui produisent des choses de qualité sortent du placard.  Pendant longtemps, avec La vie d’Ebène douta, les gens ne pensaient pas que je vivais vraiment dans un pays africain car le produit fini était de qualité. Cela les surprenait et a brisé les barrières de ce qu’on peut ou pas faire lorsqu’on vit dans un pays d’Afrique subsaharienne. D’ailleurs mon ouvrage coûte 10’000 Frances CFA, ce qui fait que les gens le conservent. Ca me fait plaisir de contribuer à reconnecter les gens avec ce type de lecture. La BD de divertissement pure est compliquée à financer et je suis contente de voir que les ventes prennent.

Vous contribuez d’ailleurs à la promotion de la BD dans votre région. Comment ?

Mon objectif en tant qu’auteur est d’exister. En tant que consommatrice, mon souhait est qu’il y ait de plus en plus de BDs locales, car il y a des auteurs qui en produisent. J’aimerais, avec la popularité de ma BD, que ça crée un sillon pour donner de la visibilité à la BD locale. Il y a le MBOA BD festival qui a été créé au Cameroun par des passionnés. Dans ce cadre, on travaille pour donner de la visibilité via des éditeurs locaux. Au Congo, j’ai créé le festival Bilili BD qui vise aussi à promouvoir les talents locaux. C’est pour pallier le manque de festival de BD en Afrique Subsaharienne. L’objectif est de permettre à des auteurs de contribuer à agrandir leur réseau et leur public. Le fait que mon héroïne soit connue m’aide à accompagner les autres. L’idée est de ne pas être toute seule, car le danger est que seule on a du mal à évoluer. Il vaut mieux être plusieurs pour aller plus loin.

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La Vie d’Ebène Duta raconte les péripéties d’une jeune africaine se trouvant en Belgique. Y a-t-il une part d’autobiographie ?

J’essaye de plus en plus de me coiffer comme elle et de mettre des couleurs oranges qui ne sont d’ailleurs pas mes préférées. La Vie d’Ebène Duta est une forme d’autofiction. Je m’inspire de mon vécu et je fantasme beaucoup sur des situations anodines au premier abord, mais qui pourraient avoir une escalade de poisses vertigineuses. L’histoire se situe en Belgique parce que j’y ai étudié et j’y ai très souvent eu des quiproquos. Par exemple, on me demandait si d’où je venais il y avait internet. J’ai remarqué qu’il y avait un vrai manque de connaissance de l’actualité de mon pays. Mais l’histoire n’est pas vraiment ma biographie, car je ne suis pas prête à raconter toutes mes mésaventures.

Vous dites que « l’humour n’est jamais vraiment innocent ». Quel message faites-vous passer à travers votre héroïne ?

On peut dire que c’est quand-même une BD engagée. Dans mes gags, il y a des situations que je décris qui sont engagées, mais cela reste gentil. Par exemple, Ebène Duta fait du babysitting d’un petit blond qui n’a jamais vu le Cameroun et de noirs. Il lui demande s’ils sont tous noirs dans son pays.  Elle lui répond par la positive et qu’elle l’amènera au Cameroun s’il est sage.  Et lui, lui dit qu’il ne veut pas y aller car c’est sale. C’est une blague que je teste souvent face aux européens et je remarque qu’ils sont souvent gênés. Or, moi ça me fait rire.

Aujourd’hui, je trouve que les temps sont durs. On ne prend plus le temps d’avoir du recul. On qualifie et on juge directement certains propos de racistes. Le racisme est utilisé à tout va. On ne permet plus aux gens d’être curieux, car la curiosité est vue comme un élément raciste. De nos jours on n’a plus le droit d’être curieux ou ignorant. Avec ma BD, j’essaye de mettre l’ignorance au goût du jour. De même, mon histoire aborde également la sexualité, qui est un sujet tabou ici. Certains parents l’utilisent alors à des fins pédagogiques pour leurs enfants. Chacun essaye d’intégrer ma BD dans sa vie sociale. La conclusion est qu’on a tous une vie frustrante et que malgré tout on doit tous la vivre au mieux et en rire.

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Vous avez réussi à publier votre premier tome grâce à au crowdfunding. Quelle a été le secret de votre succès ? Quels conseils donneriez-vous ?

Le crowdfunding a été fait sur la plateforme Ulule. J’ai essayé de me préparer au mieux, mais on n’est jamais assez préparé. Le direct n’a rien à avoir avec la théorie. Ce que je peux dire aux gens c’est que le crowdfunding c’est comme un U. On commence à un certain niveau et dans la période de la collecte on va avoir une chute vertigineuse. La vraie difficulté est de transformer ce moment en un U complet. Avec La vie d’Ebène Duta, j’ai essayé de prendre en compte le fait que j’étais au Cameroun. Ainsi, j’ai pris trois mois, le temps que les gens aient les informations et puissent se préparer pour trouver le temps de financer. Il faut toujours être le plus clair et le plus transparent possible, parce que ce sont des personnes qui donnent de l’argent. Ce qu’il s’est passé dans ma collecte c’est que chaque goutte d’eau a permis de faire déborder le vase. Chaque soutien est une contribution précieuse. Certains m’appelaient pour prier, car ils n’avaient pas d’argent et c’était important à prendre. Ce que ça m’a appris c’est la patience, mais aussi à rester positive et à ne jamais montrer sa panique. A l’époque, sur ma page, il y avait 10’000 fans. Parmi ceux-ci, 400 personnes ont participé à une somme totale de 15’000 Euros ce qui est énorme. Il faut être très humble, patient, clair et rester concentré jusqu’à la dernière minute. J’ai atteint le milieu de ma contribution à 20 jours de la fin de mes trois mois et les 15’000 Euros à deux ou trois jours de la fin. En somme, ça apprend le management de ses propres nerfs.

Votre Tome 2 est sorti le 23 mars en Europe et au Canada. De quoi parle-t-il et de quelle façon a-t-il été financé ?

Dans le Tome 1, mon héroïne arrive en Belgique. Le Tome 2 est la suite avec une série de cascade de quiproquos. Dans le Tome 1, elle est dans une relation à distance avec un petit ami qui vit en Afrique du Sud. Dans le Tome 2, cette relation sent le gaz, surtout qu’il y a un challenger blond aux yeux bleus. J’aborde d’ailleurs des petites questions sur les couples interraciaux et l’intégration réelle du personnage en Belgique.

Concernant le financement, pour ce deuxième tome, j’ai pu le faire sans crowdfunding. J’ai fait appel à des sponsors qui m’accompagnent. Il y a également du placement de produit. Je suis aussi aidée par les Instituts français du Cameroun et du Congo qui m’offrent des espaces pour des ateliers et des expositions. La BD m’accompagne pour gagner en crédibilité en tant qu’auteur.

 

 

Par Céline Bernath

 

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