Entretien – Dieudo Hamadi récompensé pour « Maman Colonelle », portrait d’une « héroïne ordinaire »

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Connu pour ses documentaires réalistes et poignants sur la société congolaise, Dieudo Hamadi vient de recevoir le Grand prix du Cinéma du Réel pour son dernier film « Maman Colonelle ». Dans ce dernier, il suit le quotidien d’Honorine Munyone qui travaille au sein de la police congolaise où elle est chargée de la protection des enfants et de la lutte contre les violences sexuelles. Il offre ainsi le portrait d’une femme forte et courageuse qui tient un rôle clef dans la société congolaise. Une forme d’héroïsme ordinaire, comme le définit le cinéaste lui-même. Interview.
Comment votre destin a-t-il croisé le cinéma ? 

Un peu par hasard. Je n’étais pas tout à fait destiné au cinéma lorsque j’étais à Kisangani où je suivais une formation de médecine. Mais en 2007, j’ai participé à une formation sur le cinéma documentaire. Depuis, je n’ai plus lâché ce domaine.

Dans une interview, vous dites avoir choisi la forme du documentaire, car c’est la plus accessible à Kinshasa. Le confirmez-vous ?

Tout à fait. Et c’est d’autant plus vrai qu’il s’agit de l’expression cinématographique la plus répandue à Kinshasa. La fiction qui nécessite plus de moyens n’est pas possible. J’ai vite compris que si je voulais faire du cinéma il fallait utiliser des moyens plus légers dans un premier temps.

Vos documentaires traitent de sujets de société. Vous considérez-vous comme un cinéaste engagé ?

De plus en plus de personnes ont tendance à me catégoriser dans le cinéma engagé. Mais je ne sais pas tout à fait comment me définir. Ce que je sais c’est qu’on raconte mieux ce qu’on connaît. C’est plus facile de raconter les choses qui m’entourent que d’imaginer ce que je ne vis pas. Je traite des problèmes du quotidien. Au fur et à mesure des films que je réalise, on commence à déceler une forme d’engagement. Pour ma part, je ne sais pas. Je fais ce qui me touche.

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« Maman Colonelle » est le portrait d’une femme d’exception qui tient un rôle clef pour sa communauté. Pourquoi avoir choisi cette thématique ?

Kiripi Katembo Siku, un ami photographe, est à l’origine de ce projet. Il voulait produire un film de femmes exceptionnelles au Congo. J’ai alors pensé à Honorine Munyole, nommée Maman Colonelle, que j’avais rencontré en 2009. En 2014 et 2015, je suis retournée sur place pour commencer le projet. Elle correspondait tout à fait à ce que voulait Kiripi Katembo Siku. Le tournage a duré une année, tout d’abord pour des raisons financières, mais aussi du fait du décès de Kiripi qui a nécessité d’interrompre le travail.

Comment Honorine a-t-elle accueilli cette demande ?

C’était facile, car elle me connaissait déjà. A l’époque j’avais fait un petit film de 16 minutes dans lequel elle apparaissait et qu’elle avait apprécié.

Comment cette femme est-elle acceptée dans la société ? Quelles difficultés rencontre-t-elle ?

C’est une femme ordinaire comme on en trouve partout au Congo. C’est une forme d’héroïsme ordinaire qui est rare de nos jours. Il y a des actes de bravoure dans notre pays qui font que malgré tous les problèmes notre société tient encore. C’est grâce à ces anonymes qu’on continue à avancer. Au départ, elle n’est pas exceptionnelle, c’est une femme banale. Et il suffit de la suivre avec une caméra pour se rendre compte que ce qu’elle accomplit sort entièrement de l’ordinaire.

En Europe, ce film est bien reçu. Qu’en est-il en Afrique ?

On va le savoir dans peu de temps. C’est un film récent qui est sorti à la Berlinale en février. Il a été vu à Lagos et ça s’est bien passé. Au Congo, il va prochainement être diffusé au Kivu lors d’un Festival. Avant qu’il sorte, je l’avais montré au commissariat dans lequel j’avais tourné et les réactions étaient assez drôles. Les policiers semblaient contents de se voir à l’écran.

C’est la première fois qu’un film africain reçoit le prix du Festival Cinéma du Réel. Que cela signifie pour vous ?

Pour être honnête, ce n’est pas une satisfaction en soi. La reconnaissance c’est par rapport à mon propre parcours et le fait d’avoir ce sentiment de progresser.

Qu’attendez-vous de votre carrière de cinéaste ?

Personnellement, je vais progresser plus. Je suis dans la bonne direction mais je n’ai pas encore atteint mon but. Pour moi, le cinéma est universel. On peut ne pas avoir eu une grande culture du cinéma et raconter des choses qui peuvent toucher tout le monde. J’aimerais bien raconter les histoire de chez moi au monde entier.

Quels sont les films africains qui vous ont le plus marqué ?

Il y en a beaucoup. Le cinéma africain est riche. Malheureusement, il a tendance a être stigmatisé. Il y a eu des personnes importantes comme Ousmane Sembène ou Souleymane Cissé.  Ou actuellement, le film « Félicité » d’Alain Gomis, auquel j’ai contribué, m’a montré qu’on peut apporter quelque chose dans le monde et qu’on peut attirer du monde dans les salles avec nos propres histoires. Le cinéma africain n’a pas bénéficié de l’appui des gouvernements, il a longtemps été tourné vers des subventions qui provenaient de l’extérieur. Mais je pense que c’est un cinéma qui va se développer de plus en plus. Le monde change et beaucoup de jeunes ressentent la nécessité de se raconter. Et le cinéma est un moyen pour le faire. Je ne doute pas que dans les prochaines années, le monde sera rempli de films venus d’Afrique.

Et finalement, quels sont vos prochains projets ?

Dans quelques jours, je vais commencer le montage du film documentaire « Retour à Kinshasa ».  Il raconte l’histoire de jeunes militants qui essayent de se battre pour plus de démocratie et des élections. Avant la fin de l’année, je vais aussi réaliser mon premier court métrage de fiction sur un fait divers assez sordide qui m’a marqué. C’est l’histoire du meurtre de jumeaux qui a fait parler de lui au Congo.  Et à partir de l’année prochaine, je me lancerai dans mon premier long métrage.

Par Céline Bernath

 

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